Appel - Amitiés et inimitiés dans les littératures en langue française

Appel à communications

Depuis les origines de la littérature, les auteurs (et, plus tard, les autrices) se sont réunis en fonction de leurs idées et de leurs préoccupations esthétiques et philosophiques ou ont été associés a posteriori du fait de leurs intérêts communs et de leurs pratiques voisines. Si l’on ne considère que la période écoulée depuis la Révolution de 1789, les groupes d’auteurs aux accointances nombreuses ne manquent pas. Des premiers cénacles romantiques aux auteurs de la créolité en passant par les poètes du Parnasse ou de la Négritude, ce sont à la fois les siècles et les océans qui sont traversés. Les termes permettant de désigner ces réunions d’auteurs et/ou d’artistes ne manquent pas – familles, groupes, clubs, chapelles, cénacles, sociétés – mais nous avons pour notre part choisi de les aborder de manière transversale en mettant l’accent sur l’amitié et l’inimitié, afin d’inclure les relations conflictuelles plus ou moins conflictuelles entre les différents acteurs des littératures en langue française.

La notion de camaraderie, présentée notamment par Théophile Gautier, pourrait ainsi être exploitée dans la perspective de notre journée d’étude :

La camaraderie, mot inventé par M. Delatouche, a exprimé quelques instants un des plus doux penchants de l’âme humaine : l’admiration pour ceux qu’on aime. On l’appliquait alors à ce qu’on a appelé le cénacle, c’est à dire aux coryphées de la nouvelle école et à leurs élèves enthousiastes. Ce furent les premiers camarades et nous nous glorifions d’avoir été de ceux-là.[1]

En 2020, le 34e Congrès du Conseil International des Études Francophones, annulé du fait de la pandémie du Covid-19, devait porter sur les « solidarités francophones ». Certaines communications, abordant notamment les solidarités féminines et féministes, ont été reportées au Congrès de 2021. La question du « collectif » a également été abordée lors de deux journées d’étude organisées par l’Université de Sherbrooke en novembre 2019 autour de « La littérature contemporaine au collectif ». La spécificité de notre journée d’étude est la diversité des liens qui seront discutés. Des solidarités aux conflits, de l’héritage au rejet, des projets communs aux dissensions, nous souhaitons accorder autant d’importance aux amours qu’aux haines littéraires, aux amitiés qu’aux inimitiés.

L’objet de cette journée d’étude, qui s’adresse aux jeunes chercheurs et chercheuses – doctorant•e•s et jeunes docteur•e•s, est donc de problématiser les liens qui existent entre les auteurs et les textes dans la littérature en langue française, au-delà, donc, des frontières de la France métropolitaine. Nous choisissons d’utiliser ce terme, car l’utilisation de la langue française dans des littératures non métropolitaines revêt une importance capitale, étant entendu qu’« en matière de culture, les enjeux sont d’autant plus fondamentaux qu’ils touchent à la langue, terrain particulièrement miné car chasse gardée de la France qui la donne pour la base de son “unité” intérieure et de son “rayonnement” extérieur. »[2]

Il s’agira également d’interroger les spécificités et les singularités de ces auteurs et autrices et de sortir de l’étude stricte du texte en opérant ce que Mallarmé nomme « le démontage impie de la fiction »[3], c’est-à-dire en s’intéressant non seulement aux textes mais aussi aux contextes, à la vie des auteurs et autrices et à leur ancrage historique et sociologique. Ainsi, nous nous intéresserons aux relations réelles entre les personnes, aussi bien qu’aux accointances visibles et moins visibles à travers les textes, les deux types de lien ne fonctionnant pas toujours ensemble, bien que de nombreuses réunions d’artistes, comme les cénacles, se soient basés sur « des liens d’amitié réciproques et […] des convictions esthétiques communes »[4].

Notre réflexion s’articulera autour de trois axes principaux que les communicant•e•s pourront explorer séparément ou conjointement :

-          Filiation et héritage : on pourra se demander dans quelle mesure les auteurs des littératures en langue française recréent des familles littéraires, alors qu’ils s’écartent de celles définies par la France hexagonale. Il faudra aussi s’interroger sur les nouveaux liens « familiaux » – adelphité, sororité – qui s’imposent à l’heure actuelle.

-          Rencontres et ruptures : On pourra donc se demander dans quelle mesure les auteurs des littératures en langue française sont en rupture avec les auteurs de France hexagonale. Il faudra aussi questionner les lieux/points de rencontre et la manifestation des ruptures d’un mouvement à un autre.

-          « Alliances “interfrancophones” »[5] et conflits : on s’interrogera sur l’existence d’une possible amitié ou inimitié au sein des littératures de langue française. On pourra aussi questionner la séparation entre la auteurs français et les auteurs dits « francophones », près de seize ans après le « manifeste pour une littérature-monde en français ».

Les propositions pour une communication de 20 minutes devront comporter un résumé d’environ 3000 signes ainsi qu’une notice bio-bibliographique et être envoyées le 15 septembre 2022 au plus tard à Mathilde BERG (mathilde.berg@univ-lille.fr) et Albert TOSSOU (albert_tossou@yahoo.fr). Les propositions seront soumises à évaluation (notification début décembre 2022). La journée d’étude se tiendra le 15 mars 2023 à l’Université de Lille campus Pont de Bois et donnera lieu à une publication dans la revue SémaFores.

Bibliographie indicative

BILLY André, Chapelles et sociétés secrètes, Paris : Corrêa, 1951.

BOJSEN Heidi, Géographies esthétiques de l’imaginaire postcolonial. Écriture romantique et production de sens chez Patrick Chamoiseau et Ahmadou Kourouma, Paris : L’Harmattan, 2011.

BOURDIEU Pierre, Les règles de l’art, Paris : Seuil, coll. « Points Essais », 1998.

CONDÉ Maryse, La parole des femmes. Essai sur des romancières des Antilles de langue française, Paris : L’Harmattan, 1979.

DEMARNEFFE Daphné, DENIS Benoît (dirs.), Les réseaux littéraires, Bruxelles : Le cri, 2006.

DIRKX Paul, Les « amis belges » : presse littéraire et franco-universalisme, Rennes : Presses Universitaires de Rennes, 2006.

DUCOURNAU Claire, La Fabrique des classiques africains. Écrivains d’Afrique subsaharienne francophone, Paris : CNRS Éditions, 2017.

GEISLER-SZMULEWICZ Anne, « Naissance et renaissance d'une « camaraderie » : le petit cénacle dans histoire du romantisme de Théophile Gautier », Revue d'histoire littéraire de la France, Paris : Presses Universitaires de France, 2010/3 (vol. 110), p. 605-618.

GLINOER Anthony, La Querelle de la camaraderie littéraire. Les romantiques face à leurs contemporains, Genève : Droz, 2008.

GLINOER Anthony, LAISNEY Vincent, L’Âge des cénacles, Paris : Fayard, 2013.

LE BRIS Michel, ROUAUD Jean (dirs.), Pour une littérature-monde, Paris : Gallimard, 2007.

LILTI Antoine, Le Monde des salons. Sociabilité et mondanité à Paris au XVIIIe siècle, Paris : Fayard, 2005.

« Pour une littérature-monde en français », Le Monde, 15/03/2007, [en ligne]. URL : www.lemonde.fr/livres/article/2007/03/15/des-ecrivains-plaident-pour-un-roman-en-francais-ouvert-sur-le-monde_883572_3260.html. Dernière consultation le 01/06/2022.

RACINE Nicole, TREBITSCH Michel (dirs.), « Sociabilités intellectuelles. Lieux, milieux, réseaux », Cahier de l’Institut du Temps présent (IHTP), no20, mars 1992.



[1] Théophile Gautier, « Théâtre-français. Reprise de la camaraderie », 13 juillet 1844, repris dans Histoire de l’art dramatique en France depuis vingt-cinq ans, 3e série, Bruxelles : Hetzel, 1859, p. 231.

[2] Paul Dirkx, Les « amis belges » : presse littéraire et franco-universalisme, Rennes : Presses Universitaires de Rennes, 2006, p. 14.

[3] Stéphane Mallarmé, « La musique et les lettres », Œuvres complètes, Paris : Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1970, p. 647, cité dans Pierre Bourdieu, Les Règles de l’art, Paris : Seuil, coll. « Points Essais », 1998, p. 451.

[4] Anthony Glinoer, Vincent Laisney, L’Âge des cénacles. Confraternités littéraires et artistiques au XIXe siècle, Paris : Fayard, 2013.

[5] Paul Dirkx, Les « amis belges » : presse littéraire et franco-universalisme, op. cit., p. 16.