Séminaire - « Imaginaire(s) en traduction » - Langues imaginaires et imaginaire des langues en traduction - M. PERRIER & S. TRAINOR
SéminaireImaginaire(s) en traduction
Journée d’études 1
Langues imaginaires et imaginaire des langues en traduction
Journée d’études co-organisée par Marie PERRIER et Sam TRAINOR (CECILLE)
9h30-10h15 : Robin Vallery (jeune docteur, Université de Lille / CECILLE) : « Traduire le sens par le son : le phonosymbolisme et ses implications créatives pour la traduction ».
10h20-11h05 : Alice Ray (MCF, Université d’Orléans / LLL et traductrice) : « ‘I need to cog what you’re doing!’ : sous-titrer l’anglais du futur dans Cloud Atlas ».
11h10-11h30 : pause
11h30-12h15 [zoom] : Robbert-Jan Henkes (chercheur indépendant et traducteur) : « “Which is to be master?” The translator of course! A liberating look at Artaud’s Jabberwocky ». Communication en anglais.
12h20-14h00 : Pause déjeuner
14h-14h45 : Aina Lopez Montagut (jeune docteure, Université Paris – Sorbonne / CRIMIC) : « La traduction d’une langue inventée : un lieu de l’imaginaire linguistique ».
14h50-15h35 : Kossi Gérard Adzalo (jeune docteur, Université polytechnique Hauts-de-France / LARSH) : « Traduire le style kouroumien, entre langue imaginaire et imaginaire de langue ».
15h35-15h45 : pause
15h45-16h30 : Atelier de traduction poétique collaborative : Edwin Morgan, From Glasgow to Saturn, Cheadle, Carcanet, 1973 (animé par Sam Trainor, MCF Université de Lille / CECILLE)
16h30-17h : conclusions
Journée d’études I : argumentaire
Cette première journée proposera d’explorer la traduction comme espace d’invention linguistique et de reconfiguration des mondes fictionnels. À travers des études portant aussi bien sur les langues inventées que sur les détournements créatifs de langues existantes, cette journée interrogera la frontière mouvante entre traduction et création. Les communications mettront en lumière les stratégies par lesquelles les traducteur·ices donnent forme à des imaginaires langagiers inédits, entre jeu phonologique, innovation lexicale et hybridation stylistique. Il s’agira aussi d’examiner comment la traduction peut devenir le lieu d’un imaginaire des langues, où chaque mot traduit réinvente la texture sonore, culturelle et poétique du texte. La journée se conclura par un atelier de traduction poétique collaborative, invitant les participant·es à expérimenter cette créativité traductive en pratique.
Résumé des interventions
Robin Vallery : « Traduire le sens par le son : le phonosymbolisme et ses implications créatives pour la traduction »
En linguistique, le phonosymbolisme est l’idée que les sons de la langue – et non pas seulement leur combinaison en mots – peuvent transmettre inconsciemment du sens. Cette notion, apparemment contredite par des piliers de la linguistique traditionnelle – notamment l’arbitraire du signe (Saussure 2005 [1916] : 100–102, 155–157) et la double articulation (Martinet 1957; 2008 [1960] : 37–44 ; Ohala 1994) – est de plus en plus confirmée par des études empiriques – cf. état de l’art établi dans Vallery (2024 : 28–39). Puisque les êtres humains associent inconsciemment, sous certaines conditions, des sons à du sens, alors on peut utiliser cette réalité cognitive pour traduire, par exemple de la poésie (Jawad 2010 ; Whissell 2004) ou des noms de personnages (Pogacar et al. 2017), mais aussi les langues imaginaires ou mots inventés dans des langues existantes, à l’écrit ou à l’oral. On passera en revue les notions linguistiques en lien avec le phonosymbolisme – crible phonologique (Troubetzkoy, 1949 [1939] : 54), phonotactique (Jusczyk 1999), phonesthèmes (Bergen 2004 : 299–303 ; Gutiérrez et al. 2016 : 2379), iconicité (Winter 2023 ; 2021), transparence graphème-phonème (Ijalba & Obler 2015), grammaire des constructions (Goldberg 2006), importance de la fréquence d’usage (Bybee 2007)… – mobilisables pour cette ambition de traduction. On classera notamment les outils linguistiques sur des continuums selon le degré d’étrangeté ou de familiarité, d’opacité ou de transparence, de réalisme ou d’irréalisme, que souhaite atteindre la traductrice ou traducteur.
Robin Vallery est docteur en linguistique et chargé d’enseignement à l’Université de Lille. Ses recherches portent sur les tabous linguistiques et les gros mots, ainsi que le phonosymbolisme et les notions qui s’y rattachent (systématicité, arbitraire du signe, motivation) dans le cadre de la linguistique cognitive basée sur l’usage. Sa thèse soutenue il y a un an (décembre 2024) enquêtait sur la présence d’une association son-sens inconsciente présente dans les gros mots de l’anglais et du français, à partir de données empiriques et expérimentales.
Alice Ray : « ‘I need to cog what you're doing!’ : sous-titrer l’anglais du futur dans Cloud Atlas »
Si la science-fiction est connue pour inventer des mots, reflet des nouvelles inventions scientifiques et technologiques ou des évolutions sociétales, certains auteurs et certaines autrices tentent également d’imaginer l’évolution de la langue. Dans son roman, Cartographie des nuages (Cloud Atlas), David Mitchell imagine deux récits futuristes dans lesquels la langue joue un rôle crucial. L’un de ces chapitres se déroule dans un futur lointain et met en place un véritable novum linguistique en proposant à son lectorat une évolution de la langue anglaise, en relation avec les évolutions de la société humaine. En 2012, son roman a été adapté au cinéma par les sœurs Wachowski et Tom Tykwer, et ces derniers ont conservé la défamiliarisation linguistique proposée par l’auteur. Cette présentation propose d’étudier la manière dont le novum linguistique a été conservé et adapté dans la version française sous-titrée du film, Cloud Atlas.
Alice Ray est maîtresse de conférences en linguistique et traductologie à l’Université d’Orléans au sein du Laboratoire Ligérien de Linguistique. Elle s’intéresse notamment à la traduction des créations lexicales science-fictionnelles, à la retraduction et à la culture populaire. Membre du comité éditorial de la revue académique ReS Futurae, elle est responsable de la rubrique des traductions. Elle est également traductrice littéraire et scientifique.
Ray, Alice. « Du Buzz Blades au « Discozigzag » : traduire en français les armes loufoques de Ratchet & Clank », ReS Futurae, 24, 2024, URL : http://journals.openedition.org/resf/13815
Ray, Alice. « Approche contrastive anglais-français de la création lexicale science-fictionnelle », Studia Romanica Posnaniensia, 49, (4), janvier 2023, pp. 125–143, URL : https://pressto.amu.edu.pl/index.php/srp/article/view/36973
Ray, Alice. « Proposition d’utilisation des créations lexicales de la science-fiction comme ressource terminologique dans l'enseignement de la traduction », À tradire, 1, décembre 2022, URL : https://atradire.pergola-publications.fr/index.php?id=151
Robbert-Jan Henkes : « “Which is to be master?” The translator of course! A liberating look at Artaud’s Jabberwocky »
In 1943-1947 the surrealist Antonin Artaud made a peculiar, to say the least, translation of the Humpty Dumpty chapter of Lewis Carroll’s Through the Looking-Glass, includiing the first verse of the poem ‘Jabberwocky’. Although the translation has received a lot of attention in artaudian circles (it was this effort that made him pick up the pen again), translators are at a loss what to think of it, despite its undoubtedly liberating potential. Artaud’s L’arve et l’aume can show us the way to make every translation into an original text, which is what translators strive to do, after all.
Robbert-Jan Henkes is the translator, with Erik Bindervoet, of the complete works of James Joyce (including Finnegans Wake), The Beatles and Bob Dylan; he has translated Russian and English children’s poetry (Carroll’s Alice in Wonderland, Vladimir Vysotski’s songs, David Foster Wallace’s Infinite Jest etc.) and has written about the art of translating in Vertalen wat er niet staat (‘Translating what it does not say’), 2024.
Aina Lopez Montagut : « La traduction d’une langue inventée : un lieu de l’imaginaire linguistique »
En 1947, Les exercices de style de Raymond Queneau sont publiés. Les 99 variantes d’un même récit bref jouent avec les formes et les contraintes de la langue française, annonçant par là la démarche oulipienne postérieure. Cette création sous la contrainte d’une langue qui est malgré tout régie par des règles, pour créer de nouveaux possibles, se remarque également chez les traducteurs que nous analyserons, dans différentes langues. Nous verrons que parfois la frontière entre l’adaptation nécessaire lors d’une traduction et la création linguistique peut s’avérer floue, mais aussi variable d’une langue cible à l’autre.
Aina LOPEZ est docteure de l’Université Sorbonne Université en Langues et littératures romanes et plus spécifiquement en linguistique et traductologie. Sa thèse s’intitule « Traduire quelque chose qui n’existe pas. La création linguistique et la traduction des langues inventées dans la littérature » et porte donc sur des aspects aussi bien de sociolinguistique que de traduction et de traductologie. Après l’obtention de ce titre en 2020, elle a obtenu la Qualification aux fonctions de Maître de Conférence la même année.
Elle a enseigné dans diverses universités dont l’Université Sorbonne Université et l’Università degli Studi di Bergamo (Italie). Elle a également été invitée en tant que professeur dans deux universités (UAG et UdG) de Guadalajara (Mexique) et à la Universidad de Costa Rica de San José (Costa Rica), ainsi qu’à l’UNESCO (San José, Costa Rica).
Elle travaille depuis 2017 à la Commission européenne, tout en restant en lien avec le monde de l’enseignement et de la recherche.
Kossi Gerard Adzalo : « Traduire le style kouroumien, entre langue imaginaire et imaginaire de langue »
Cette communication propose d’examiner le style kouroumien comme espace de créativité linguistique situé entre « langue imaginaire » et « imaginaire de langue ». Kourouma, auteur postcolonial, s’inspire fortement de l’oralité malinké et rythme ses textes de la poétique culturelle propre à cette tradition. Il génère ainsi des créations linguistiques issues d’hybridités syntaxiques, syntagmatiques, lexicales et culturelles qui donnent à son style une originalité singulière. À travers l’analyse de En attendant le vote des bêtes sauvages et Allah n’est pas obligé, il s’agira d’examiner comment les hybridités lexicales, syntaxiques et rythmiques de Kourouma fonctionnent à la fois comme des détournements créatifs du français et comme de véritables inventions linguistiques nourries par l’oralité malinké. La présentation interrogera ensuite les enjeux traductifs de ce style. Nous ferons appel au cadre théorique du décentrement de l’écriture afin d’évaluer comment la traduction peut non seulement préserver ces particularités, mais aussi devenir un espace d’invention linguistique, réinventant la littérature et la langue cibles. L’objectif est enfin de réfléchir aux stratégies traductives capables de faire du style kouroumien une dynamique créative plutôt qu’un obstacle.
Gerard Kossi ADZALO est Docteur en langues et littératures anglaises et anglo-saxonnes, et chercheur rattaché au Laboratoire de Recherche Sociétés & Humanités (LARSH). Sa thèse en traductologie, dirigée par les Pr. Stéphanie Schwerter et Béatrice Costa, s’intitule « ‘Erreurs’ de traduction, Intraduisibles, Décentrement de l’écriture et Littérature-monde : Ahmadou Kourouma, Chinua Achebe, Wole Soyinka ». Ses travaux portent sur les imaginaires de langues et la traduction des littératures africaines anglophones, en explorant la créativité linguistique et les stratégies traductives des écrivains postcoloniaux.
Samuel Trainor : Atelier de traduction poétique collaborative : Edwin Morgan, From Glasgow to Saturn, Cheadle, Carcanet, 1973
Dans son recueil prescient, érudit et espiègle de 1973, Edwin Morgan, premier Makar – poète national de l’Écosse, imagine et incarne plusieurs voix poétiques non-humaines : celles, entre autres, du module lunaire, du monstre du loch Ness, d’une intelligence artificielle entraînée avec des littératures en dialecte, et du peuple de Mercure (dont la langue s’avère contagieuse). Celui qui venait de traduire en scots l’œuvre du futuriste russe, Vladimir Mayakovsky, se révèle dans ce livre être très sensible aux limites du langage et de la traduction. Ses poésies juxtaposent des contextes linguistiques hyper-locaux et ultra-étrangères. Elles proposent un kaléidoscope de problématiques de la communication, avec, en arrière-plan, une conscience politique complexe et subtile. Dans cet atelier, on tâchera d’imaginer des traductions de quelques extraits du recueil pour un public francophone (et pourquoi pas d’autres publics ?) – un kaléidoscope de réponses potentielles, informées par nos échanges interdisciplinaires.
Poète et traducteur d’origine britannique, Samuel Trainor est maître de conférences en traductologie et co-directeur du département d’études anglophones à l’Université de Lille. Il développe des théories polyphonique et symbiotique de la traduction. Il a fait sa thèse en création littéraire à la University of Glasgow, où il a débuté sa carrière d’enseignant chercheur. Il a ainsi eu l’opportunité de travailler aux côtés d’un poète-traducteur mille fois plus accompli : Edwin Morgan.